Note n°9
Je refermai la porte de la chambre, ma tête déjà tournée vers le couloir. Devant moi, il s’étirait jusqu’à la fenêtre du fond, baignée d’une lumière douce, filtrée à travers le vert des plantes. Au fond de ce couloir, deux portes fermées semblaient me faire signe. Et, sans que je sache vraiment pourquoi, mon regard revint inlassablement vers la porte de droite.
Une petite plaque y était fixée, mais à cette distance, je n’en distinguais que les contours. J’avançai lentement, presque avec la sensation étrange que ce n’était pas moi qui choisissais mon chemin, mais la maison qui me soufflait le suivant. Je finis par voir apparaître distinctement les lettres de la plaque.
« Bureau »
Juste au-dessous, un vieil autocollant d’Einstein tirant la langue semblait tourner en dérision le sérieux de l’inscription. Je souris malgré moi. Derrière cette porte avait travaillé quelqu’un qui savait manifestement que la curiosité ne devait jamais perdre son humour.
J’abaissai la poignée et la porte s’ouvrit sans le moindre grincement.
Je restai quelques secondes sur le seuil. La pièce semblait encore habitée, non par une présence, mais par des habitudes. Deux bureaux se partageaient le mur du fond, de part et d’autre de la grande fenêtre centrale, comme si deux façons de penser avaient appris à travailler côte à côte sans jamais se gêner. Entre eux, un grand tapis persan aux couleurs fanées reliait silencieusement ces deux univers.
À gauche, une haute vitrine de bois et de verre abritait un véritable cabinet de curiosités. Des minéraux aux reflets bleutés côtoyaient des fossiles, quelques coquillages, plusieurs insectes présentés sous verre et le minuscule crâne d’un oiseau. Plus bas, une vieille loupe, une boussole et d’étranges instruments de mesure semblaient attendre que quelqu’un reprenne enfin leur histoire.
Sous la petite fenêtre latérale de gauche, le premier bureau respirait la patience des longues observations. Un microscope, quelques lames soigneusement rangées, une balance de précision, plusieurs flacons aux étiquettes manuscrites et un vieil ordinateur à écran cathodique dessinaient le portrait d’un homme qui avait passé sa vie à observer le vivant.
À l’opposé, une grande table supportait une machine à coudre entourée de bobines de fil, de tissus pliés avec soin et d’outils parfaitement alignés. Le second bureau, quant à lui, disparaissait presque derrière des rayonnages chargés de romans, de poésie, de carnets et de classeurs.
Je venais seulement de franchir le seuil lorsqu’une ombre surgit brusquement sous le bureau de droite. Je n’eus pas le temps de comprendre ce que j’avais vu. Une paire de griffes glissa sur le parquet, un bond… puis le cadre bascula.
Crash !
Un fracas de verre éclata dans la pièce.
Je me retournai juste à temps pour apercevoir une silhouette sombre bondir hors du bureau. Impossible de dire si c’était un chat, une fouine ou quelque autre habitant discret des lieux. L’animal traversa le couloir à une vitesse folle et disparut par un trou dans l’un des carreaux de la fenêtre, que je n’avais même pas remarqué en arrivant.
Je m’approchai.
En me penchant avec précaution, j’eus juste le temps d’apercevoir une forme agile qui longeait déjà le rebord de pierre avant de disparaître derrière le lierre accroché à la façade.
Le silence revint aussi brusquement qu’il s’était interrompu. Je retournai dans le bureau.
Au pied du bureau de gauche, un cadre en bois gisait sur le tapis. La vitre avait éclaté en une multitude d’éclats qui reflétaient la lumière venue de la fenêtre. Je m’agenouillai.
La photographie n’avait presque rien subi. Une trentaine de personnes y posaient devant un bâtiment moderne. Toutes entouraient le même homme, sourire aux lèvres, tandis qu’il tenait maladroitement un paquet dans les bras.
« Bonne retraite ! » disait leur banderole.
Le sourire de tous contrastait avec la gravité que j’avais l’impression de lire sur le visage de l’homme placé au centre. Il me semblait étonnamment jeune pour quitter définitivement son métier.
C’est en voulant remettre la photographie dans son cadre que je remarquai un détail auquel je n’avais pas prêté attention.
Le verre n’était pas seulement brisé ; des mots y étaient gravés délicatement. Dans ce qui était l’angle supérieur gauche de la vitre, de fines lettres apparaissaient sur plusieurs éclats. Je rapprochai délicatement les morceaux, et un message finit par apparaître à la lumière rasante.
Aujourd’hui, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je commence. Vois-tu, j’espère que ça marchera.
J’irai par ta présence, j’irai par ta mémoire
Et pour toujours, elle vivra, même loin de moi.
Ces mots éveillaient quelque chose en moi. Une impression de déjà-vu. Je savais les avoir lus quelque part, mais cette version-là… non. Il y avait quatre mots qui n’appartenaient pas au poème de Victor Hugo.
Quatre mots seulement, et pourtant, ils en changeaient complètement le sens… éclairant soudain toute la scène sous un jour nouveau.

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