« Les dernières marches apparurent enfin devant moi. Je ralentis instinctivement. Le ronronnement semblait désormais provenir de tout autour à la fois. Des murs, du sol… tout ce que je frôlais avec mes doigts… comme si la vibration remontait directement des fondations de la maison.
Je m’apprêtais à quitter l’escalier lorsqu’une feuille accrocha une nouvelle fois ma manche, et je baissai les yeux.
Le lierre.
Même dans la pénombre, quelque chose continuait de me déranger dans cette plante. Depuis le début de ma descente, elle attirait régulièrement mon attention sans que je parvienne à comprendre pourquoi.
Je passai les doigts sur sa tige et m’immobilisai aussitôt. La sensation était étrange ; Sous mes doigts, le lierre présentait une rigidité que je ne lui connaissais pas. Intrigué, j’écartai quelques feuilles et découvris une surface sombre qui se prolongeait sous la végétation. En dégageant davantage le lierre, je compris enfin ce qui m’avait inconsciemment dérangé depuis le début de ma descente : ce n’était pas une tige, mais un véritable câble dissimulé sous les feuilles.
Celles-ci s’étaient enroulées autour de lui au fil des années au point de le rendre presque invisible. Je suivis son parcours du regard… Il longeait l’escalier depuis les étages supérieurs avant de disparaître au pied des marches, comme s’il reliait les profondeurs de la maison à tout ce qui se trouvait au-dessus.
À mesure que je l’observais, le ronronnement me sembla plus présent. La vibration paraissait suivre le même trajet que le câble, comme si celui-ci transportait une partie de cette énergie invisible. Je m’accroupis alors pour en suivre le parcours jusqu’à son point de destination. Au bas de l’escalier, il disparaissait sous une lourde porte métallique.
Je relevai lentement la tête. »
Note n°5
« Ce n’est qu’à cet instant que je remarquai réellement la porte.
Jusqu’alors, mon attention avait été monopolisée par le ronronnement, l’humidité qui imprégnait les lieux et la découverte du câble dissimulé sous le lierre. La lourde structure métallique occupait pourtant tout le fond du palier. Encastrée dans la pierre, elle détonnait avec le reste de la maison par son aspect presque clinique. À sa droite, un clavier numérique était fixé au mur.
Je restai quelques instants à l’observer.
Tout cela n’avait aucun sens.
Au cours des années passées à explorer des bâtiments oubliés, j’avais visité des ateliers abandonnés, des théâtres fermés depuis des décennies et quelques propriétés désertées dont les propriétaires semblaient s’être évaporés sans laisser de traces. Partout, le temps suivait les mêmes règles. Les mécanismes se bloquaient, les installations cessaient de fonctionner et les systèmes de sécurité finissaient inévitablement par être gagnés par la rouille ou l’oubli.
Ici, c’était exactement l’inverse.
La maison semblait abandonnée depuis des années et pourtant quelqu’un avait pris la peine d’installer, au fond de ce sous-sol, un dispositif qui paraissait encore opérationnel.
Je m’approchai du clavier et tendis la main vers les touches. Le plastique était froid sous mes doigts. J’en pressai une, puis une autre, attendant instinctivement une réaction : un bip, un clignotement, n’importe quel signe indiquant que le dispositif était encore alimenté. Rien ne se produisit. Le silence du sous-sol demeura intact, seulement troublé par le ronronnement lointain qui continuait de vibrer dans les profondeurs de la maison.
Je restai quelques secondes immobile devant la porte, sans savoir quoi faire de cette absence de réponse. Puis je laissai échapper un soupir et reculais d’un pas.
Par réflexe, je glissai la main dans la poche de ma veste.
Mes doigts rencontrèrent aussitôt l’enveloppe.
Depuis mon arrivée, j’avais suivi les indices les uns après les autres sans réellement m’interroger sur leur origine. Pourtant, quelqu’un m’avait envoyé cette lettre. Quelqu’un connaissait cette maison. Quelqu’un savait que je finirais par me retrouver devant cette porte.
Pourquoi moi ?
Et surtout, qui avait bien pu m’écrire ?
Je sortis la feuille une nouvelle fois. Le papier était légèrement froissé à force d’avoir été manipulé et, tandis que je relisais les quelques lignes du message, un détail attira mon attention. Le long d’un des bords courait une série de minuscules points régulièrement espacés. Je dus rapprocher la feuille de la lumière pour les distinguer correctement.
À première vue, ils ressemblaient à de simples imperfections du papier. Pourtant, en passant l’ongle dessus, je constatai qu’ils le traversaient bel et bien. De micro-perforations si discrètes qu’elles m’avaient complètement échappé jusque-là.
Je relevai lentement les yeux vers le boîtier fixé à côté de la porte.
Quelque chose m’avait échappé là aussi.
En l’observant plus attentivement, je découvris au-dessus du clavier une fine ouverture que je n’avais pas remarquée jusqu’alors. »

Retrouvez la suite du feuilleton, toutes les semaines en vous abonnant à la lettre de Grafibulle