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La Lettre de Grafibulle du 24 juillet

    Note n°10

    Je relevai les yeux vers la photographie. L’homme passait sans doute devant ce cadre chaque jour en entrant dans son bureau. Il avait voulu que ces quelques mots restent sous son regard, donc ils avaient forcément une importance.

    Je décidai de garder cette question dans un coin de ma tête. Peut-être que la maison finirait, elle aussi, par me souffler la réponse.

    Je déposai délicatement le cadre sur le bureau, puis revins vers le plan de travail que je n’avais pas eu le temps d’examiner.

    Plusieurs notes autocollantes étaient collées sur le bord de l’écran cathodique de l’ordinateur. Quelques suites de chiffres, des lettres, un mot barré, remplacé par un autre… Sans doute des codes ou des mots de passe. Par réflexe, j’appuyai sur le bouton de mise en marche.

    Rien. La maison était privée d’électricité depuis bien trop longtemps pour espérer lui arracher le moindre renseignement.

    J’ouvris le premier tiroir. Il contenait quelques CD gravés au feutre noir, plusieurs disquettes soigneusement rangées, des câbles devenus inutiles et un vieux manuel d’informatique.

    Le second renfermait du petit matériel de laboratoire : des lames de microscope encore emballées, des étiquettes vierges, des sachets plastifiés et plusieurs boîtes dont les références ne m’évoquaient absolument rien.

    Le dernier tiroir, plus profond, accueillait une série de dossiers suspendus parfaitement alignés. J’en tirai un au hasard.

    Les premières pages étaient couvertes de schémas techniques et de tableaux dont le sens m’échappait complètement. Les annotations manuscrites étaient nombreuses, précises, mais bien trop spécialisées pour que j’en comprenne la portée. Pourtant, au détour d’une page, quelque chose attira enfin mon attention.

    Des dates y étaient bien marquées, et je crus tenir enfin le premier véritable repère chronologique de cette histoire. Il ne me restait plus qu’à trouver l’année. Je revins en arrière et relus plus attentivement les premières lignes. Puis les suivantes. Je laissai glisser mon doigt le long des marges, persuadé de l’avoir simplement manquée.

    Rien. Les protocoles étaient soigneusement datés… mais uniquement du jour et du mois. Intrigué, j’attrapai un second dossier suspendu. Les mêmes schémas, les mêmes tableaux, la même écriture appliquée… et la même étrange façon de dater chaque expérience. Jour, mois. Jamais davantage.

    Je vérifiai un troisième dossier, puis un quatrième, avec l’espoir de finir par tomber sur une couverture, un résumé ou une première page qui mentionnerait enfin une année. En vain.

    Je refermai lentement le dernier classeur. Cette absence était frustrante. Sans année, il m’était impossible de replacer ces travaux dans leur contexte. Je savais désormais qu’ils s’étalaient sur plusieurs mois, mais ils pouvaient tout aussi bien remonter à cinq ans qu’à vingt.

    Mon regard quitta les dossiers pour parcourir le bureau. Si cet homme avait travaillé ici aussi méthodiquement que tout le laissait penser, il devait forcément tenir un agenda. Ou, à défaut, conserver un calendrier quelque part. Il me suffisait d’en trouver un.

    Après avoir fouillé en vain dans les tiroirs, je contournai le tapis jusqu’au second espace de travail.

    Ici aussi, tout respirait l’ordre. Les bobines étaient rangées par couleur, les tissus soigneusement pliés, les ciseaux, les craies et les mètres rubans avaient chacun leur place. J’ouvris plusieurs tiroirs. J’y trouvai des patrons, des échantillons de tissus, quelques cartes de fournisseurs et des catalogues de mercerie. Rien qui puisse m’aider à situer cette histoire.

    C’est un reflet qui attira finalement mon regard. Entre les rangées de livres et les boîtes soigneusement alignées, un petit cadre de bois captait la lumière venue de la fenêtre, comme s’il refusait de se fondre parmi le reste.

    Je le pris entre mes mains.

    L’homme de la photographie de retraite y apparaissait de nouveau. Cette fois, il se tenait debout aux côtés d’une femme vêtue d’une élégante robe de soirée, tandis que lui portait un costume sombre. Tous deux souriaient avec cette décontraction que l’on n’affiche qu’en dehors du travail.

    Derrière eux, une réception battait son plein. Des convives échangeaient un verre à la main, tandis qu’une grande banderole, à moitié cachée par les invités, semblait célébrer l’aboutissement d’un projet ou l’obtention d’un brevet. Je n’en distinguais que quelques mots, insuffisants pour en comprendre le contexte.

    Je regardai un instant leurs visages. Ils ne posaient pas vraiment pour le photographe. Ils semblaient simplement heureux d’être là, ensemble.

    Je m’apprêtais à sortir, la main déjà posée sur la poignée de la porte. Avant de quitter la pièce, je laissai une dernière fois mon regard parcourir les deux espaces de travail qui se faisaient face de part et d’autre de la fenêtre. Plus je les observais, moins j’y voyais deux bureaux distincts. Ils racontaient une même histoire, celle de deux personnes qui avaient choisi des chemins différents pour satisfaire une curiosité commune. L’un cherchait des réponses dans la science, l’autre dans la création, mais tous deux semblaient avoir avancé côte à côte, sans jamais empiéter sur l’univers de l’autre.

    J’avais désormais l’impression de les connaître un peu mieux. Pourtant, l’essentiel continuait de m’échapper. Je ne savais toujours pas à quelle époque ils avaient vécu ici, ni pourquoi leur histoire semblait s’être arrêtée si brusquement. Sans une année, tous les indices que je découvrais demeuraient comme des pièces d’un puzzle dont il manquerait l’image.

    C’est à cet instant qu’un souffle d’air frais glissa le long du couloir. Presque aussitôt, un léger claquement rompit le silence de la maison. Je relevai la tête. La porte qui faisait face au bureau venait de s’entrouvrir de quelques centimètres, oscillant encore doucement sur ses gonds.

    Mon premier regard se porta vers la fenêtre du couloir. Le carreau brisé par lequel l’animal s’était enfui quelques instants plus tôt laissait désormais entrer un courant d’air suffisant pour faire bouger une porte mal refermée. L’explication était simple, presque évidente.

    Pourtant, je restai un instant immobile, la main toujours posée sur la poignée. Depuis mon arrivée, cette maison semblait avoir l’étrange habitude de répondre à mes hésitations au moment même où elles naissaient. Je finis par esquisser un sourire, relâchai doucement la poignée et me dirigeai vers cette dernière porte, avec le sentiment diffus qu’elle avait encore quelque chose à me raconter.

    Les retours sur les créations sont une mine d’or pour motiver l’auteur 🙂 n’hésitez pas à me dire ce qui vous plaît ou revenir sur des idées affichées par ici ! ♥ Merci infiniment ♥
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