Je restai quelques secondes à observer la fine ouverture au-dessus du clavier.
Sa largeur correspondait presque exactement à celle de la feuille que je tenais encore entre les mains. La coïncidence paraissait trop parfaite pour en être une.
Je rapprochai lentement la lettre du boîtier, puis j’hésitai. L’idée avait quelque chose d’absurde. Pourtant, depuis mon arrivée, cette maison semblait suivre une logique qui lui appartenait. Une logique discrète, enfouie sous les plantes, l’humidité et les années.
Je glissai délicatement la feuille dans la fente.
Le papier s’y engagea sans résistance. Je l’accompagnai du bout des doigts jusqu’à ce qu’il disparaisse entièrement dans le mécanisme, puis j’attendis.
Le ronronnement continuait de résonner quelque part sous la maison. Il vibrait dans les murs, dans le bois des marches et jusque dans l’air humide qui emplissait le palier. Les secondes s’écoulèrent lentement et je commençais à me demander si je n’avais pas accordé trop d’importance à une simple ressemblance lorsque quelque chose changea.
Ce ne fut pas un bruit à proprement parler. Plutôt une sensation. Comme lorsqu’un moteur longtemps arrêté retrouve progressivement son rythme ou lorsqu’une machine invisible se remet en mouvement derrière une cloison. Le ronronnement me sembla soudain plus régulier, plus présent. La vibration qui habitait la maison depuis le début paraissait désormais suivre une pulsation plus stable, comme si quelque chose venait de s’éveiller dans les profondeurs.
Je retins inconsciemment mon souffle.
Note n°6
Puis un faible éclat rouge apparut sur le boîtier. Sa lumière se refléta un instant sur la porte métallique avant de se perdre dans les planches humides qui entouraient l’escalier. Je m’approchai davantage et découvris qu’un petit écran venait de s’allumer au-dessus du clavier.
Quelques mots y étaient affichés.
INVITATION RECONNUE
Je relus le message plusieurs fois.
La lettre n’était donc pas seulement une invitation. Elle faisait partie du système.
Je sentis un léger frisson me parcourir. Depuis combien de temps cette machine attendait-elle qu’on lui présente cette feuille ? Qui l’avait conçue ? Et surtout, qui avait pris la peine de me l’envoyer ?
Jusqu’ici, je m’étais surtout demandé pourquoi j’avais été conduit jusqu’à cette maison. Pourtant, face à cet écran, une autre question commençait à prendre forme. Une invitation n’existe pas sans raison. Quelqu’un avait imaginé ma présence devant cette porte bien avant mon arrivée. Quelqu’un avait conçu cette lettre, ce mécanisme et peut-être même le chemin qui m’avait conduit jusqu’ici. Je ne pouvais m’empêcher de me demander ce que l’on attendait réellement de moi. Était-ce simplement la curiosité d’un visiteur que l’on cherchait à satisfaire ou avais-je été conduit ici pour accomplir quelque chose qui m’échappait encore ?
Le message finit par disparaître.
Pendant quelques secondes, l’écran resta vide avant de laisser apparaître quatre traits.
Je les observai longuement.
Quatre chiffres.
L’idée d’une année s’imposa presque immédiatement à mon esprit. Une date suffisamment importante pour avoir été choisie comme code d’accès. Pourtant, je ne savais pratiquement rien de cette maison, rien de son propriétaire et encore moins de l’histoire qui avait conduit à la création d’un tel dispositif.
Si ces quatre chiffres correspondaient réellement à une année, alors cette date devait forcément avoir laissé une trace quelque part. Une photographie oubliée dans un tiroir, un document abandonné dans une pièce, une inscription gravée sur un objet ou dans un carnet. Quelque chose qui avait suffisamment compté pour traverser les années et devenir la clé de cette porte.
Je me retournai vers l’escalier.
L’obscurité remontait entre les murs de bois comme un long chemin vers les étages abandonnés de la maison. Pour la première fois depuis mon arrivée, je compris que ce lieu ne cherchait pas seulement à être exploré. Il semblait me demander de reconstituer une histoire dont chaque pièce, chaque objet et chaque détail constituaient un fragment.
Et quelque part dans cette histoire se trouvaient probablement les quatre chiffres qui me permettraient d’aller plus loin.

Retrouvez la suite du feuilleton, toutes les semaines en vous abonnant à la lettre de Grafibulle